La réduction du papier et la digitalisation des procédures
Pour beaucoup de Sénégalais, faire une démarche administrative veut dire photocopier des pièces, les faire légaliser, se déplacer, faire la queue, et parfois revenir le lendemain parce qu’un tampon manquait. Un dossier papier coûte du transport, des journées de travail perdues et le risque de voir un document s’égarer. Pour un jeune ou une femme qui lance sa petite activité, ce parcours décourage souvent et pousse à rester dans l’informel. La digitalisation des procédures répond à ce problème très concret, bien plus qu’à un effet de mode.
TITRE : Et si le papier suivait la plume et l’encre dans leur disparition ?
Au Sénégal, les forêts ont reculé en moyenne de 17 000 hectares par an entre 2005 et 2023, d’après le ministère de l’Environnement, alors que nos bureaux continuent de produire des piles de photocopies. Peut-on vraiment continuer comme ça ?
Prenons un cas simple. Pour beaucoup de Sénégalais, faire une démarche administrative veut dire photocopier des pièces, les faire légaliser, se déplacer, faire la queue, et parfois revenir le lendemain parce qu’un tampon manquait. Un dossier papier coûte du transport, des journées de travail perdues et le risque de voir un document s’égarer. Pour un jeune ou une femme qui lance sa petite activité, ce parcours décourage souvent et pousse à rester dans l’informel. La digitalisation des procédures répond à ce problème très concret, bien plus qu’à un effet de mode.

Les raisons environnementales qui militent en défaveur de l’utilisation du papier
Derrière chaque feuille, il y a un arbre. Le papier vient du bois et la papeterie absorbe environ 40 % du bois utilisé par l’industrie dans le monde. Ce n’est pas tout : fabriquer du papier demande aussi beaucoup d’eau, d’énergie et de produits chimiques. Chez nous, les forêts sont déjà fragiles. Le ministère de l’Environnement estime que 339 673 hectares ont disparu entre 2005 et 2023, et que le potentiel d’absorption de carbone des forêts a baissé de près de 46 % sur la même période. Le futur plan de développement de la foresterie 2026-2035 rappelle que le pays perd encore environ 11 500 hectares par an. Soyons honnêtes : le papier de nos bureaux ne vient pas forcément de ces forêts, et il n’est pas la seule cause de leur recul. Mais chaque feuille économisée réduit la demande en bois, ici comme ailleurs. Difficile de demander de protéger les arbres tout en gardant des habitudes qui en consomment autant.
Pour une administration, l’intérêt est aussi pratique. Un dossier numérique se retrouve en quelques secondes, ne se perd pas dans un tiroir et laisse une trace de chaque étape. Cela limite les pertes de dossiers et rend les délais plus faciles à suivre.
Les acquis à consolider au Sénégal
Le chantier n’est pas neuf. Dès 2018, le pays annonçait vouloir dématérialiser 700 procédures en six ans dans le cadre du Sénégal numérique, lancé en 2021. La plateforme TeleDAc, par exemple, permet de demander un permis de construire en ligne. En 2019, un responsable du ministère de l’Économie numérique expliquait que 20 des 50 procédures jugées prioritaires étaient déjà en ligne, et que les usagers pouvaient payer impôts et taxes à distance, où qu’ils soient dans le pays.
L’étape la plus récente est e-Sénégal. Lancé le 24 mars dans le cadre du New Deal technologique, ce guichet unique doit regrouper les démarches en ligne, avec environ 900 procédures à dématérialiser sur quatre ans. Pour les entrepreneurs, un service est particulièrement utile : désormais on peut effectuer une demande de NINEA en ligne, via e-Sénégal ou e-ninea.ansd.sn. Ce numéro est indispensable pour exister légalement et faire toute démarche. Les demandes de modification, de duplicata et autres sont annoncées pour plus tard. D’autres administrations avancent aussi. Nous avons aussi l’ANEC (l'Agence nationale de l'État civil) qui est en train d’abattre un travail colossal sur la numérisation des centres d’états civils avec 400 centres déjà enrôlés sur plus de 600. La douane, par exemple, s’est engagée dans la dématérialisation, une recommandation de l’Organisation mondiale des douanes à ses membres.
Alors, est ce que tout est réglé ? Pas vraiment. En 2018, on parlait de 700 procédures à dématérialiser en six ans. Huit ans plus tard, on annonce environ 900 procédures sur quatre ans. Les annonces se suivent et se ressemblent, et beaucoup de politiques et de programmes sur la digitalisation tardent à se concrétiser. Dans le concret, il reste du travail, et pour l’usager une seule question compte : peut-il terminer sa démarche à temps sans se déplacer ?
Ce qui freine
Les chiffres de connectivité sont impressionnants : plus de 23 millions d’abonnements Internet en mai 2026. Mais un abonnement n’est pas une personne, puisque beaucoup de gens ont plusieurs lignes. Selon DataReportal, 11,6 millions de Sénégalais utilisent Internet, soit 60,6 % de la population. Donc près de quatre personnes sur dix restent en dehors. Parmi elles, on trouve sans doute beaucoup de personnes qui auraient justement besoin de démarches plus simples.
Le coût de la connexion pèse aussi. Lors d’un atelier de l’ADIE (Agence de l’Informatique de l’État, remplacée aujourd’hui par la SENUM) en 2019, les acteurs soulignaient que l’Internet reste cher et que des domaines complexes comme l’état civil demandent plus d’accompagnement. Et un portail ne sert à rien si ce qu’il affiche est dépassé. C’est pourquoi 80 procédures devaient être mises à jour sur senegalservices.sn, dans le cadre du projet Dundeul Admin, financé à hauteur de 7 millions d’euros sur trois ans.
Enfin, il y a un piège qu’on voit partout : mettre en ligne une procédure compliquée ne la rend pas simple. Si un formulaire demande dix pièces et trois signatures sur papier, le numériser ne fera gagner que quelques minutes.
Les leçons à retenir
Et chez nos voisins ? La Mauritanie offre un exemple intéressant. En février 2026, elle a lancé « Ijraati », un répertoire de plus de 800 démarches, avec une feuille de route en trois étapes : centraliser et publier les procédures, les mettre à jour en continu, puis numériser complètement les plus demandées. L’idée est simple : on commence par clarifier ce qui existe avant de tout mettre en ligne.
À partir de là, quelques principes semblent essentiels pour nous :
• Chaque pièce demandée doit avoir une raison. Si l’administration détient déjà l’information, elle ne devrait pas la redemander.
• Un usager ne devrait pas avoir à deviner quel site ou quel bureau consulter, ni à se fier à une information périmée.
• Il faut garder une solution pour ceux qui ne sont pas connectés en mettant en place des points d’accueil assistés, agents formés et un accompagnement des femmes, des personnes âgées et des habitants des zones éloignées. Sinon le numérique va creuser l’écart qu’il était censé réduire.
• Une plateforme fonctionne seulement si ceux qui traitent les dossiers l’utilisent vraiment.
• Il faut aussi protéger les données personnelles. Plus de démarches en ligne signifie plus d’informations sensibles stockées, donc des règles claires et un contrôle réel, notamment par la Commission de protection des données personnelles.
• On doit pouvoir mesurer les résultats en se fixant le nombre de procédures réellement faisables en ligne, de bout en bout, au lieu de n’annoncer que des objectifs.
Vers un changement de méthode
Réduire le papier ne consiste pas à remplacer des classeurs par des fichiers PDF. Il s’agit de repenser la façon dont l’administration et les citoyens se parlent, pour que les démarches prennent moins de temps et coûtent moins cher. Pour les entrepreneurs que nous accompagnons à Sen REACT, la formalisation est souvent la première marche à franchir. Plus elle est simple et accessible, plus nombreux seront ceux qui la franchiront. Le Sénégal a déjà posé de bonnes bases. Il reste à les rendre utiles à tous, y compris à ceux qui ne sont pas encore en ligne.
Et vous, à quand votre dernière démarche faite sans une seule photocopie ?
Siny Thioune
Assistant Projet
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